Les Chroniques de l'Ombre - Extrait
Loin de ces singuliers personnages aussi puissants que sinistres, nous retrouvons notre roublard
maladroit, sa compagne la magicienne aux sortilèges aléatoires et leur protecteur, le gros c… Euh,
le redoutable ogre berserker Folrock, alors même qu’ils venaient de s’engager dans la chaîne
montagneuse qui bordait l’ouest de la grande cité d’Orébène.
J’en vois qui protestent déjà, en insinuant que le narrateur prend garde à ne pas ridiculiser les puissants
de cette histoire, tandis que les aventuriers en herbe sont spoliés et rabroués à longueur de temps. Il me
faut répondre à tant de médisance. Tout d’abord, sachez que le narrateur vous emmerde, qu’il est
omniscient, omniprésent, d’une mauvaise foi certaine, et qu’il change de style de narration selon son bon
vouloir. Et toc.
Ensuite, apprenez qu’il n’y a pas de braguette sur une armure digne de ce nom, et qu’il est donc
impossible pour un véritable guerrier de se promener avec son oiseau à l’air sans le savoir, et sans se le
coincer entre deux pièces de la dite armure (ce qui au passage est foutrement douloureux et accompagné
d’un tas de jurons qui feraient rougir un élémental de glace), contrairement au personnage principal de
cette histoire, qui, si vous avez bien suivi, ne portait alors que « des vêtements sombres et sales, qui
disparaissaient en majeure partie sous une cape au moins aussi sombre et aussi sale » (cf. beaucoup plus
haut dans le texte) .
C’est pourquoi un héros expérimenté n’aurait pas pu commettre une telle erreur, et revenir
tranquillement du buisson derrière lequel il était allé soulager sa vessie avec la braguette ouverte. C’est le
genre de détail qui faisait rire grassement les ogres (il en fallait peu, c’est le cas de le dire), et qui
exaspérait les demoiselles.
- Quoi encore, s’écria donc Shayde en levant les yeux au ciel face au regard outré que lui portait la magicienne.
- Ah, laissez faire. J’aurais tellement de choses à vous dire que les mots me manquent, soupira-t-elle
en détournant le regard.
- Toujours de bonne humeur, celle là. Un vrai plaisir de voyager en sa compagnie. Folrock, arrête
de rire comme ça, je vais finir par croire que tu te fiches de moi.
- Moi jamais oser, assura l’ogre en reprenant son souffle.
Notre héros avisa de gros nuages noirs qui commençaient à se masser au dessus des montagnes, et son
agacement laissa place à une certaine appréhension.
- On va certainement avoir droit à un bon orage. Il faudra trouver de quoi s’abriter.
- Ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus, souffla Elisabeth d’une voix songeuse en fixant l’horizon
dans l’autre direction. Je sens que Théodore se rapproche. Il a franchi la mer lui aussi, et il s’est
lancé sur mes traces.
- Ah fichtre, je l’avais presque oublié celui-là. Bah, qu’il vienne. Il n’aura pas les gardes de Temsir
de son côté, cette fois-ci. Et puis nous avons Folrock.
La jeune femme se retourna brusquement vers lui et le foudroya du regard de ses yeux d’émeraude.
- Pensez vous vraiment qu’il soit venu tout seul ?! Avez-vous oublié à quel point sa famille est riche
et puissante ? Il n’hésitera pas un seul instant à engager tous les mercenaires de l’empire si cela
peut lui permettre de remettre la main sur moi.
- Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond chez lui, alors. Pour ma part, j’aurais sabré le
champagne le jour où vous êtes partie.
Elle écarquilla les yeux. Folrock cessa de ricaner bêtement, non pas qu’il ait compris le sarcasme (sans
quoi il aurait certainement ri plus fort), mais car son instinct animal lui disait que le sang avait de fortes
chances de couler dans un avenir très proche. Mais contre toute attente, la jeune femme ne riposta pas.
Elle se contenta de soupirer et se tourna de nouveau vers l’horizon.
- Je suppose que vous avez raison. Je ne suis pas facile à vivre, admit-elle.
- Euh… C’était de la provocation… Vous étiez censée me répondre quelque chose de méchant,
comme vous le faites d’habitude… Vous savez ?
- Je suis lasse, tellement lasse.
- C’est la meilleure, celle là. Vous passez vos journées à me chercher, et après vous venez me dire
que cela vous énerve.
- Je me moque pas mal de ces disputes enfantines, Shayde. Je vous parle de cette existence. N’avez
vous jamais eu le sentiment de n’être qu’un pantin articulé, manipulé par les mains de puissances
qui dépassent votre entendement ?
- Moi pas tout suivre, protesta Folrock d’une grosse voix bourrue. Moi aller attraper quelque chose
à manger pendant vous discuter.
Ainsi l’ogre s’en fut sur le sentier avec toute la grâce et la distinction qui le caractérisait (c’est à dire en se
grattant le cul, les humains se grattent bien la tempe quand ils réfléchissent), laissant ses deux
compagnons en tête à tête.
- Il ne faut pas vous mettre dans tous vos états pour si peu, affirma gentiment le roublard. Orébène
est une grande ville, nous y trouverons certainement quelque magicien capable de vous
débarrasser de votre anneau. Et même dans le cas contraire, votre fiancé ne nous a pas encore
rattrapés. Nous l’aurons à l’usure.
- Mes parents me manquent. Après tout, ils ne voulaient que mon bonheur, aussi maladroits
fussent-ils, avoua-t-elle d’une voix brisée.
- S’ils vous aiment vraiment, ils finiront par vous comprendre. La liberté, n’est-ce pas ce que vous
désiriez ?
- Vous n’avez pas répondu à ma question. Croyez-vous au destin ?
Elle se tourna vers lui, cherchant son soutien de ses yeux embués de larmes. En cet instant, elle lui
apparaissait de nouveau aussi faible et vulnérable que le jour où il avait décidé de l’aider à quitter Temsir.
Un oisillon tombé du nid, et ne cherchant qu’un peu de courage pour prendre son envol.
- Je crois que nous avons le pouvoir d’écrire nous même notre propre destin, pour peu que nous en
ayons la volonté. Je crois que personne n’a le droit de nous dire ce qui est le mieux pour nous. Et
je crois aussi que si les Dieux vous ont affublée d’un caractère aussi abominable, ce n’est pas pour
que vous finissiez votre vie aux côtés d’un aristocrate de bas étage comme Théodore.
- Merci, Shayde. Moi aussi je crois que vous réaliserez de grandes choses, souffla-t-elle avec
soulagement.
- Alors reprenons notre route, voulez vous ? Ne commençons pas à laisser nos poursuivants se
rapprocher.
- Bien. Au fait, navrée de faire montre de tant de vulgarité, mais votre braguette est ouverte.
- Par les neuf enfers, s’écria-t-il en s’empressant d’y remédier, rouge de honte. C’est donc pour ça
que l’ogre se payait ma tête !
- Oui, et il y a de quoi, lâcha-t-elle du ton assassin qui la caractérisait si bien.